Conversation avec un Ami: Réflexions d’un Camerounais en exil.
Les élections du 12 octobre dernier m’ont en quelque sorte ouvert les yeux.
Je savais que ces élections étaient un simulacre, mais je voulais quand même y croire. J’avais besoin de sentir le pouls de mon pays et de ressentir cet espoir qui nous anime.
Mais au bout du compte, elles m’ont forcé à m’interroger, à interroger mon rapport à mon pays, et à mes congénères. On dit au pays que si tu essaies de comprendre le Cameroun, c’est qu’on te l’a mal expliqué.
C’est pourtant ce que j’essaie toujours de faire.
On a commencé à parler comme ça, sans vraiment planifier. Au début, c’était juste une conversation d’amis, puis peu à peu, on a mis des mots sur ce qu’on porte depuis des années : ce truc qu’on sent au fond du ventre quand on pense au Cameroun. Une sorte de fatigue profonde, intime, politique mais aussi sociale.
Je lui ai dit : « Je peux vivre partout sauf au Cameroun. »
Ce n’est pas un reproche à mon pays ou au Camerounais.e.s, au contraire. juste que moi, je n’ai pas la force. Ce n’est pas une provocation, mais un constat. À chaque fois que j’y vais, j’ai cette impression d’être en tension, comme si l’air lui-même me demandait de me défendre.
À l’aéroport de Nsimalen, quand je sors, je ressens la brimade de l’officier de la police aux frontières. Quand je récupère mon bagage, j’entends : « Aka, marchez vite, vous faites perdre le temps aux gens ! »
Quand je prends le taxi, je sens que les gens sont tendus.
Ma sœur m’a fait remarquer que j’étais plus détendu depuis que j’étais parti du Cameroun, comme si nous étions tous dans une cocotte-minute qui attend d’exploser.
Et c’est le régime en place qui tenait le réchaud.
Il m’a compris tout de suite et m’a répondu qu’il avait ressenti la même chose. Il a coupé les ponts un moment, puis en revenant, il a retrouvé un esprit fermé, lourd, parfois même prétentieux.
Nous sommes le Continent quand même !
Quand nous partageons ces observations, on dit de nous que « nous sommes en mbeng », et que nous ne devrions plus parler des choses du pays.
On a ri, mais c’était un rire amer.
Ce n’est pas de la honte de nos origines. C’est juste ce mur invisible entre “eux” et “nous”.
Ce “nous” qui sommes partis, et ce “eux” qui y vivent. Les uns croient qu’on se croit supérieurs, les autres pensent qu’ils sont restés authentiques. Et pendant ce temps, personne ne se comprend.
Je lui ai dit : « On fait la guerre à la diaspora. »
Et c’est vrai. Tout le monde soupçonne tout le monde. Ceux du pays pensent qu’on a perdu notre africanité, notre camerounité, et nous, on pense qu’ils nous rejettent.
Entre les deux, plus de ponts. Seulement des jugements.
Pourtant, l’argent revient toujours dans nos conversations, comme un poison doux. Moi, je repense à une proche, celle qui m’a demandé de l’aide pour payer son loyer mais qui soutient “tu sais qui”. Comment peut-on soutenir notre tortionnaire ?
Je me dis : on est fatigués, oui, mais on est aussi incohérents.
On dénonce le système tout en le nourrissant, car il se nourrit de nos transferts, de nos Taptap Send, de nos taxes, de nos visas payés cher pour revoir nos familles au pays.
Il a dit : « Beaucoup sont suicidaires sans le savoir. »
Et il a raison. On noie le vide dans l’alcool, le sexe, les petites habitudes qui tuent lentement la vie. Je lui faisais remarquer que la bière qu’on boit au Cameroun est l’une des plus fortes d’Afrique et que nous sommes bien hauts dans le classement des grands buveurs.
Nous n’avons rien à envier aux Lions Indomptables du Cameroun et à leurs cinq médailles à la CAN.
Nous sommes malades. Parce que c’est ça, le vrai mot : malades. Pas seulement économiquement. Nous sommes malades psychiquement.
Il évoque une ancienne camarade, brillante, mais broyée par le système.
« Une caricature d’elle-même », il dit. Je l’écoute et je vois le schéma partout : le régime dévore les esprits vifs. Il transforme les talents en fonctionnaires du désespoir. Un intellectuel finit par se taire, ou par pactiser avec le vide. Il bourre les urnes pour un billet de 5000 FCFA. Il vote un nonagénaire pour un casier de Guinness.
Ce n’est pas un manque de matière grise, c’est une asphyxie collective. Le régime n’a jamais aimé les gens qui brillent trop. Il faut les étouffer.
À un moment, je lui parle d’Eto’o.
Je lui dis que je me suis senti trahi. Parce qu’il a plongé dans le marigot comme les autres. Il me répond : « Quand tu entres dans le marigot, tu deviens caïman. »
Cette phrase m’est restée.
Dans ce système, même les héros finissent avalés. Il n’y a pas de place pour rester pur.
Et puis il dit cette autre phrase : « Qu’il sorte de la prison mentale camer. » Je souris. Parce qu’il a raison. Cette prison, c’est dans nos têtes. Le système nous a appris à penser petit, à douter de nos propres rêves. On s’enferme entre nous et on se moque de ceux qui s’écartent du troupeau.
On les appelle “snobs”, “vendus”, “occidentalisés”, “les blancs”.
Mais la vérité, c’est qu’ils essaient juste de respirer. Moi, j’ai arrêté de fréquenter certains cercles. J’en avais marre des discussions creuses, des retrouvailles sans sens.
On m’a dit que je me prenais pour un autre. Il m’a répondu : « Ce n’est pas du snobisme, c’est de l’ambition. »
Et ça m’a fait du bien.
Parce qu’on confond souvent le désir d’apprendre avec le mépris. Dans ce système, dès que tu veux grandir, t’émanciper, on t’accuse de trahir. Pourtant, nous devons retrouver l’exigence, briser cette banalisation du médiocre qu’on nous a imposée.
Nous avons ensuite parlé du lycée que nous avions fréquenté au pays.
Nous y avions déjà vu un Cameroun en miniature, fait de hiérarchies invisibles, d’apparences, de vanité. Où les enfants reproduisent les tares de leurs parents.
Les chouchous du régime.
Tout le monde veut appartenir, mais personne ne veut s’émanciper.
Et puis nous avons parlé de celui dont on ne prononce pas le nom, Barthélemy Bi Mvondo. Il a dit : « Il aspire notre énergie. » Et j’ai répondu : « Le problème, ce n’est pas lui, c’est nous. ».
Il n’est pas un sujet, juste un symptôme. Le système qu’il incarne a installé une médiocrité ambiante, à son image.
Une manière molle de tout accepter, de tout relativiser, de tout expliquer par le fatalisme. Et c’est ça qu’il faut combattre : la médiocrité ambiante. Parce qu’au fond, il ne règne que par notre consentement.
Il est devenu un symbole : celui du pays figé, de l’âme fatiguée. Ce n’est plus un président, c’est une habitude. Une longue somnolence collective.
Ce régime sera une longue parenthèse qui finira par se refermer. Et il sera oublié comme tel.
Je le vois maintenant encore plus clairement. Les élections du 12 octobre dernier m’ont en quelque sorte ouvert les yeux. Je savais que ces élections étaient un simulacre, mais je voulais quand même y croire.
J’ai beaucoup appris sur moi, sur mes proches, et sur ce que je veux pour mon pays. Parce qu’à force d’aimer ce pays, on finit par se brûler les ailes.
Alors on apprend à aimer autrement : à distance, sans illusions, mais avec fidélité. Comme on aime quelqu’un qu’on ne peut plus sauver, mais qu’on refuse d’abandonner.
Je suis un Camerounais de nationalité française, et peut-être que cette double appartenance est ma façon à moi de rester libre.
Allons seulement.